
L’histoire d’une jeune sucresang qui cherche à définir sa propre identité dans un monde de rituels sanguinaires, de politique des sucreries et de secrets enfouis dans l’histoire de la société magique.
Chapitre I
Toutes les forêts n'abritent pas une sorcière, mais chaque sorcière a sa forêt. Certaines y vivent, d'autres non. Une sorcière ou un sorcier installé en ville peut parfaitement se contenter d'une visite mensuelle. Après quelques longues semaines passées à s'introduire dans une banque du sang pour y prélever de temps à autre des rations, à ensorceler des rats pour qu'ils grimpent jusqu'aux verres des gens, en aspirent une gorgée et la recrachent dans le sien afin de lui préparer un cocktail rafraîchissant, ou encore à escalader les arbres la nuit pour atteindre les plus hautes branches et profiter d'un bain de lune réparateur, il arrive forcément un moment où les sorcières et les sorciers ne peuvent plus attendre : il leur faut retourner dans la forêt communier avec Mère Nature, source de tous leurs pouvoirs.
Mais si la forêt est tellement plus bénéfique aux êtres magiques, pourquoi n'y vivent-ils pas en permanence ? Pour les mêmes raisons que les humains ne vivent pas tous dans les bois, bien sûr : il est plus difficile de s'y procurer des bonbons et des chocolats de qualité. Les pouvoirs des sorcières et des sorciers s'étendent à bien des domaines, mais la confection de friandises véritablement délicieuses leur pose depuis toujours un problème presque insurmontable. À quelques rares exceptions près, leurs cœurs sont si pourris et desséchés qu'un sortilège destiné à procurer du plaisir ne donne jamais le résultat espéré. En réalité, si la plupart deviennent si las et grincheux passé un certain âge, c'est qu'ils dépensent toute leur énergie à essayer, sans succès, de fabriquer par magie une tablette de chocolat parfaitement ordinaire, pas meilleure que celles qu'on achète à l'épicerie du coin pour un ou deux dollars, ou quelque autre douceur, comme du nougat ou de la barbe à papa.
Face à cette difficulté, pourquoi les êtres magiques ne fabriqueraient-ils pas leurs chocolats et leurs bonbons comme le feraient les humains, c'est-à-dire à la main ? Eh bien, c'est précisément ce qu'ils font, et même très souvent ! Selon la légende, le chocolat lui-même aurait été inventé par un sorcier à la recherche d'une saveur assez puissante pour satisfaire son goût des sucreries plus longtemps que ne le permettait le sucre seul. Quant à la barbe à papa, l'idée serait venue d'une sorcière qui avait tenté de faire pousser des filaments de sucre à la place de ses cheveux. Et dans le monde moderne, les êtres magiques sont responsables de quatre-vingts pour cent de la production mondiale de confiseries.
« Si nous leur apportons tant de choses, pourquoi devons-nous cacher ce que nous sommes ? » demanda un matin Ami Edsee à son père, Decdan, pendant le petit déjeuner, avant de partir à pied pour l'école. « Nous aimons le sang, et alors ? Notre condition pourrait être reconnue médicalement, et nous aurions le droit d'aller chercher nos rations chez le médecin, comme n'importe quel patient ayant besoin d'une transfusion. Nous sommes comme les humains, simplement un peu différents.
— Un peu différents, hein ? J'imagine que c'est comme dire qu'un meurtrier en prison est juste un peu différent d'une secrétaire de bureau ordinaire... Il se trouve simplement que l'un des deux est MALÉFIQUE !!!... »
Sur ces mots, Decdan fit apparaître un petit nuage d'orage qui lança des éclairs dans les tasses de café posées sur la table de la cuisine. Dans le même temps, il inversa les traits de son visage : ses yeux apparurent à la place de sa bouche, tandis que celle-ci prenait forme sur son front.
« Arrête, s'il te plaît ! Ne fais pas brûler mon café, et cesse de faire cette tête ! Je ne suis pas maléfique, et toi non plus. En tout cas, pas plus que quelqu'un qui achète un steak au supermarché, répliqua Ami.
— C'est vrai, mon petit sucre d'orge, tu n'es pas maléfique, et moi non plus. Mais au bout du compte, ça n'a aucune importance, du moins aux yeux de la loi. Tu sais déjà pourquoi je me suis caché, Ami. C'est pour toi. Parce que je voulais simplement avoir une fille, quelqu'un dont je pourrais prendre soin, dans un monde qui me l'arracherait en un clin d'œil s'il connaissait la vérité.
— Mais tout le monde a toujours vécu comme ça, papa ? Et la Convention de Candy Creek, alors...
— Je te l'ai déjà dit, Ami, on ne parle pas de ça à table. Je suis quelqu'un de tolérant, mais je dois te protéger contre la radicalisation. Dès l'instant où nous transformons la nature en sucre, c'est fini pour toi, pour moi, pour ta tante Topsee, pour tous les sucresangs que tu connais et pour tous les autres. »
Interrompons un instant notre histoire pour vous donner un conseil : si vous avez un jour la chance qu'une sorcière ou un sorcier vous révèle sa véritable identité, veillez à ne pas l'insulter. Comme vous vous en doutez peut-être, ces êtres ne supportent pas les appellations de « sorcière » et de « sorcier ». La plupart préfèrent le terme « sucresang », inventé au XVIIIe siècle par le célèbre philosophe sorcier Pierre Nougat, qui cherchait une façon élégante d'exprimer la double soif de sucre et de sang partagée par la majorité des membres de cette communauté dispersée à travers le monde.
Ami baissa les yeux vers son café. Elle s'était tue, mais n'avait pas renoncé. Elle n'avait découvert la Convention de Candy Creek que dans ses lectures. Il s'agissait d'une assemblée utopiste dont les membres avaient tenté d'unir leurs pouvoirs afin de transformer la rivière Nahanni Sud, dans les Territoires du Nord-Ouest du Canada, en une source permanente de sirop de sucre épais et savoureux. Au départ, cette source devait approvisionner les membres de leur communauté, puis, à terme, tous les sucresangs, à mesure qu'ils migreraient vers cette région reculée, presque dépourvue d'établissements humains. La première étape de leur projet avait fonctionné comme prévu : non seulement les eaux s'étaient transformées en un liquide sucré, mais tout ce qui vivait dans la rivière avait subi la même métamorphose. Les poissons étaient devenus des bonbons gélifiés, les herbes des marais des bâtons de réglisse et les pierres... eh bien, des bonbons de sucre cristallisé.
Le problème semblait donc pratiquement résolu, jusqu'au jour où un jeune garçon découvrit ces eaux, goûta toutes les friandises qu'il put trouver, puis revint le lendemain avec ses amis. Bien entendu, il y en avait largement assez pour les enfants comme pour les sucresangs. Seulement voilà : les enfants ne rentrèrent jamais chez eux.
Vous imaginez peut-être déjà le pire : « Non, ne me dites pas qu'ils les ont mangés ! » Mais pas du tout. Bien que les sucresangs soient mortels comme les humains, ils ne peuvent pas, contrairement à nous, avoir d'enfants. Leur seul moyen d'agrandir leur clan consiste à en voler. Lorsqu'un enfant a mangé suffisamment de sucre, il dégage une odeur assez forte pour qu'une éventuelle mère sucresang puisse la détecter depuis une autre ville. Dès qu'elle a trouvé son petit trésor, elle lui donne un bonbon fait maison, ensorcelé par le plus puissant de ses sortilèges. L'enfant devient alors « sucrosanctifié », pour reprendre le terme juridique. Tous les souvenirs de sa vie jusque-là disparaissent dans un éternuement et sont remplacés par le souvenir d'une enfance imaginaire, entièrement choisie par sa nouvelle mère. Dès lors, sa vie reprend là où s'arrête cette fiction maternelle, auprès d'une nouvelle « sucr'maman » et d'un nouveau « sucr'papa ». Une fois l'enfant devenu adulte, le cycle recommence.
Ces enlèvements ne sont pas motivés par la méchanceté. Les enfants mènent une vie aussi saine et amusante que leurs nouveaux sucr'parents savent leur offrir. Mais, comme vous pouvez l'imaginer, la plupart des parents acceptent assez mal qu'on leur vole leurs enfants, surtout lorsque les ravisseurs sont des buveurs de sirop qui vivent dans les bois. La Convention de Candy Creek était parfaitement consciente de ce problème et avait imaginé une solution : une fois qu'un couple sucresang aurait adopté un enfant, il s'installerait dans la ville d'origine de celui-ci, expliquerait ses origines magiques et s'intégrerait à la communauté. Les parents biologiques de l'enfant, eux, seraient même nommés parrain et marraine. Mais chaque fois que des parents sucresangs trouvaient le courage de mettre ce plan à exécution, ils étaient chassés de la ville et l'enfant était rendu à sa famille d'origine. Ainsi, faute d'enfants, la Convention de Candy Creek finit naturellement par disparaître, et les sucresangs retournèrent à leur existence secrète, loin des regards.
Connaissant cette histoire, Ami savait qu'elle aussi avait été volée. Pourtant, elle ne gardait aucun souvenir de ses parents humains, ni même de la mère sucresang qui l'avait recueillie. Où avait-elle vécu ? Que voulait-elle devenir quand elle serait grande ? Était-elle plus heureuse avec ses anciens parents ? Et qu'était-il arrivé à sa sucr'maman, l'épouse de Decdan, celle qui l'avait trouvée si adorable ? Decdan connaissait probablement la réponse à au moins la moitié de ces questions, mais Ami ne pouvait jamais les lui poser. Chaque fois qu'elle évoquait le passé, il explosait de rage. Littéralement. À force de devoir retourner au grand magasin acheter de nouvelles assiettes et de nouvelles tasses après chacune de ces crises, elle avait fini par apprendre à garder ses pensées pour elle.
« Tout ce que je dis, papa, c'est que si nous expliquions aux humains qui nous sommes sans commencer par leur voler leurs enfants, peut-être qu'au moins certaines personnes pourraient nous ai...
— Je ne peux plus entendre ça. Tu sais que j'ai appris à mieux me contrôler, alors tu ne me feras pas exploser. Mais si tu continues, il ne se passera rien de bon. Alors, s'il te plaît, ne me pousse pas à bout. Tu sais que je t'aime. Je veux seulement te protéger, mon petit sucre d'orge. »
Ami ramassa son sac sans ajouter un mot, les larmes lui montant aux yeux. Alors qu'elle s'éloignait, Decdan l'interpella d'une voix brisée :
« À un moment donné, tu as décidé que notre monde n'était plus assez bien pour toi, c'est ça ? »
Et c'était bel et bien le cas.
Chapitre II
En sortant de chez elle, la tête encore pleine de colère et d'un peu de regret après sa confrontation avec Decdan, Ami éternua, comme toujours au premier contact avec l'air extérieur des rues de Montrakken, saturé de gaz d'échappement et d'odeurs d'ordures. Le seul semblant de beauté naturelle visible dans les environs était un arbre maladif aux feuilles molles et jaunâtres, ainsi qu'une fourmilière construite dans une fissure du trottoir, tout près du pied de la poubelle publique installée devant sa porte. On voyait souvent les fourmis boire dans les flaques laissées par les boissons jetées autour du bac. Parfois, des traînées colorées apparaissaient même sur la fourmilière, là où les colorants des boissons sucrées s'étaient incrustés dans la terre sablonneuse.
Ami rêvait d'une autre vie depuis qu'elle avait compris qu'en tant que fille sucresang, elle devrait remplir trois obligations immuables envers les siens : premièrement, voler elle-même un enfant une fois adulte ; deuxièmement, épouser quelqu'un de la communauté sucresang ; troisièmement, travailler dans une confiserie ou une usine de bonbons afin de pouvoir dérober suffisamment de sucreries pour nourrir sa famille, condamnée à vivre en marge de la société. Aucun sucresang, homme ou femme, ne pouvait exercer un métier lui apportant une quelconque reconnaissance publique ou lui permettant d'accomplir quelque chose de notable. Le risque était trop grand que l'un d'eux soit reconnu comme une personne disparue depuis longtemps, ce qui pousserait les autorités à intervenir et à séparer sa famille. C'est pourquoi on décourageait les enfants sucresangs de s'investir dans leurs études, de peur qu'ils ne trouvent refuge dans le monde des idées, des lettres et des mathématiques, mettant ainsi en danger leur propre sécurité et celle de leurs proches.
Cela n'avait pourtant pas arrêté Ami. Elle avait appris à lire dès la maternelle, écrivait ses propres nouvelles à sept ans et, alors qu'elle n'était encore qu'en quatrième année de primaire, suivait déjà des cours de géométrie destinés aux collégiens. Ses réussites lui valaient les félicitations de ses enseignants et de nombreuses récompenses à l'école. Decdan, lui, réagissait de façon plus mitigée : il aimait voir sa fille heureuse, mais les conséquences potentiellement dangereuses de son excellence scolaire le glaçaient d'effroi.
Après quelques réunions parents-professeurs particulièrement périlleuses avec Decdan, qui se méfiait de quiconque prononçait ne serait-ce que le mot « école », les enseignants et les responsables de l'établissement comprirent qu'Ami était parfaitement capable de se représenter elle-même. Ils commencèrent donc à s'adresser directement à elle. Ils finirent même par céder à ses supplications et acceptèrent de lui imprimer un faux bulletin scolaire, rempli de D et de F à la place de ses véritables notes, qui étaient toutes des A. C'était pour rassurer son père, qui souhaitait désespérément la voir échouer, pour sa propre sécurité.
Malgré toutes ces réussites, Ami ne réfléchissait guère à l'avenir et n'avait aucun grand projet pour sa vie. Et pourquoi en aurait-elle eu ? Après tout, elle n'était encore qu'une enfant, et son rôle était de profiter de l'existence.
En repensant à son petit déjeuner bien ordinaire, composé d'un café noir, de flocons d'avoine, de quelques tranches de bacon et d'une orange, Ami ressentit un pincement familier. Elle songea à l'aspect le plus complexe et le plus macabre de son identité : dans quelques jours, son envie de sang atteindrait un niveau insupportable. Contrairement à son penchant naturel pour le sucre, qu'elle partageait avec les autres sorcières, ce besoin-là ne pouvait pas être satisfait en ville. Les cocktails de sorcière préparés grâce aux rats suffisaient au quotidien, mais à long terme, une seule nourriture pouvait véritablement l'assouvir : les cœurs de loups.
Ami attendait ses excursions du week-end en forêt avec autant de honte que d'impatience. Si elle avait pu devenir végétarienne, elle aurait choisi cette voie avec enthousiasme. Mais son instinct était trop profondément ancré en elle. Cela aurait été comme demander à un lion de se nourrir exclusivement de salades. Pourtant, après chaque effroyable partie de chasse, elle avait toujours le sentiment de donner à son père une raison supplémentaire d'affirmer qu'en tant que sucresang, elle ne pourrait jamais changer, et que tout désir de changement serait contraire à la nature.
À suivre…
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